Sophie Adenot devrait enfin s’envoler. Après deux reports successifs liés à la météo capricieuse de Floride, la deuxième Française de l’histoire à rejoindre la Station spatiale internationale est désormais attendue au décollage ce vendredi 13 février à 11 h 15, heure de Paris. Huit mois en orbite, plus de 200 expériences scientifiques, un smartphone pour la première fois dans les bagages d’un équipage NASA, et un record de durée en vue pour un astronaute européen : la mission Epsilon s’annonce comme un événement spatial majeur. Guide complet pour ne rien rater.
Où et quand suivre le décollage en direct
Le nouveau timing
Le calendrier de lancement a connu des turbulences. Initialement programmé le mercredi 11 février à 12 h 01 (heure de Paris), le décollage a été reporté une première fois au jeudi 12, puis une seconde fois au vendredi 13 février. La fenêtre de tir est désormais fixée à 5 h 15 heure locale de Floride, soit 11 h 15 heure de Paris.
Sophie Adenot le savait. Le 4 février, elle avait posté sur X avec humour une blague qui circule parmi les astronautes : « On ne connaît véritablement l’heure de lancement et de retour… que le lendemain de l’événement ! » Un nouveau report vers le week-end ou la semaine suivante reste possible si les conditions ne sont pas réunies vendredi.
Pourquoi la météo bloque
Ce n’est pas la pluie sur le pas de tir qui pose problème. Les critères météorologiques pour un vol habité sont bien plus exigeants que pour un lancement de satellite. C’est le « couloir d’ascension » — la trajectoire que suit la fusée dans ses premières minutes de vol — qui doit être dégagé. En l’occurrence, des vents forts en altitude le long de cette trajectoire ont été jugés incompatibles avec les normes de sécurité.
La raison est simple : en cas d’anomalie pendant la montée, la capsule Crew Dragon doit pouvoir se séparer du lanceur Falcon 9 et amerrir en urgence. Des vents violents ou une mer agitée dans les zones d’amerrissage potentielles rendraient cette manœuvre dangereuse. SpaceX et la NASA ne prennent aucun risque avec des vies humaines à bord — un report météo de 48 heures est un événement parfaitement banal dans le spatial habité. Thomas Pesquet avait lui aussi patienté 24 heures supplémentaires en avril 2021 pour les mêmes raisons.
Où regarder
Plusieurs options pour suivre le décollage en direct :
En ligne. La NASA diffusera l’intégralité de l’événement sur sa chaîne YouTube (NASA Live), son site web et l’application NASA+. SpaceX proposera également un flux sur sa chaîne YouTube et sur X. La couverture débutera plusieurs heures avant le lancement, avec les phases d’habillage de l’équipage, le trajet vers le pas de tir et les vérifications finales. Le CNES proposera un flux commenté en français.

À la Cité de l’espace de Toulouse. L’événement phare en France. La Cité de l’espace organise une journée portes ouvertes gratuite le vendredi 13 février, de 9 h 30 à 18 h, avec retransmission sur écrans géants et commentaires en direct assurés par des experts du spatial européen, dont Sébastien Barde, sous-directeur exploration et vols habités au CNES. Le décollage sera commenté en direct à partir de 10 h.
Dans les médias français. France Info, France 24 et les chaînes d’information en continu couvriront l’événement. Des retransmissions sont également prévues dans plusieurs planétariums et centres de sciences à travers le pays, comme Cosmocité.
Les coulisses du départ
L’équipage Crew-12
Sophie Adenot ne voyage pas seule. La mission Crew-12 embarque quatre astronautes à bord de la capsule Crew Dragon de SpaceX, lancée par une fusée Falcon 9 depuis le pas de tir SLC-40 de Cap Canaveral :
Jessica Meir (NASA), commandante du vaisseau. Biologiste marine de formation, elle en est à son deuxième vol spatial. Elle avait participé à la première sortie extravéhiculaire 100 % féminine en 2019. Jack Hathaway (NASA), pilote. Sophie Adenot (ESA), spécialiste de mission. Ingénieure ISAE-Supaero, diplômée du MIT, colonel de l’Armée de l’Air et de l’Espace, ancienne pilote d’essai — la première femme pilote d’essai sur hélicoptère en France. Andreï Fediaïev (Roscosmos), spécialiste de mission. Le cosmonaute russe en est également à son deuxième séjour sur l’ISS.
La quarantaine pré-vol
Depuis plusieurs jours, les quatre membres d’équipage sont en quarantaine au Centre spatial Kennedy. Cette période d’isolement strict vise à éviter qu’un membre d’équipage n’emporte un virus ou une infection à bord de l’ISS, où le système immunitaire est affaibli par la micropesanteur. Les contacts sont limités au strict minimum — famille proche et personnel médical.
Le voyage jusqu’à l’ISS
Une fois le Falcon 9 allumé, les choses iront vite. La fusée atteindra l’orbite en moins de dix minutes. Puis la capsule Crew Dragon entamera une série de manœuvres d’approche qui dureront environ 24 à 36 heures avant l’amarrage à l’ISS. Sophie Adenot et ses coéquipiers retrouveront alors l’équipage déjà présent à bord — celui de Crew-11, qui rentrera sur Terre peu après la passation.
Ce que Sophie Adenot fera pendant 8 mois à bord
Un programme scientifique dense : plus de 200 expériences
La mission Epsilon n’est pas une villégiature en orbite. Sophie Adenot participera à environ 200 protocoles expérimentaux, dont une dizaine d’expériences spécifiquement françaises, conçues et suivies par le CADMOS (Centre d’Aide au Développement des Activités en Micropesanteur et des Opérations Spatiales) du CNES à Toulouse. Elles se répartissent en trois axes.
Physiologie et santé. C’est le cœur du programme français. EchoFinder permettra à Sophie Adenot de réaliser des échographies en totale autonomie grâce à un système combinant réalité augmentée et intelligence artificielle — sans guidage depuis la Terre. Une technologie pensée pour les futures missions lunaires ou martiennes, où le délai de communication rendra la télémédecine impossible, mais qui trouvera aussi des applications terrestres dans les déserts médicaux. EchoBones scrutera son tibia pour étudier les modifications de densité osseuse en micropesanteur. PhysioTool assurera un suivi physiologique complet de l’équipage.
Technologies du futur. Parmi les expériences les plus originales : EuroSuit, un prototype textile de combinaison intra-véhiculaire développé par Spartan Space et Décathlon, dont Sophie Adenot testera l’ergonomie. L’objectif est de préparer la souveraineté européenne en matière de vols habités. FoodProcessor, un robot culinaire spatial, permettra de préparer un « duo méditerranéen » (caviar d’aubergine et houmous) à partir d’aliments qui pourraient un jour être cultivés à bord — une étape vers l’autonomie alimentaire des missions longue durée. MatISS-4 testera des surfaces innovantes anti-microbiennes pour les futurs véhicules spatiaux, avec des retombées pour les environnements médicaux et les transports publics terrestres. Lumina, un dosimètre à fibre optique opérationnel depuis la mission de Thomas Pesquet en 2021, continuera de mesurer les radiations ionisantes à bord.
Éducation. ChlorISS est le volet grand public de la mission. L’expérience consiste à faire germer simultanément des graines d’arabette des dames et de mizuna en micropesanteur à bord de l’ISS et sur Terre, dans 4 500 établissements scolaires — soit environ 160 000 élèves qui reproduiront le protocole en classe. « J’ai envie d’embarquer les Français dans cette aventure », a déclaré Sophie Adenot, qui compte bien, comme Thomas Pesquet avant elle, tenir un journal de bord public pendant toute la durée de sa mission.
Le smartphone : une première historique
C’est l’un des détails les plus commentés de la mission. Le 5 février, le nouveau patron de la NASA Jared Isaacman a annoncé que les astronautes de Crew-12 seraient les premiers à emporter un smartphone personnel à bord de l’ISS. Jusqu’ici, les astronautes disposaient de tablettes pour communiquer et d’appareils photo professionnels pour les prises de vue — du matériel encombrant, peu spontané.
Le smartphone change la donne. Plus léger, toujours à portée de main, il permet de capturer des moments au vol — un lever de Terre imprévu, un instant de vie quotidienne, un selfie en apesanteur. « Nous fournissons à nos équipages les outils pour capturer des moments spéciaux pour leurs familles et partager des images et vidéos inspirantes avec le monde », a justifié Isaacman. La mission Artemis II vers la Lune, prévue le 6 mars, bénéficiera de la même autorisation.
Concrètement, les smartphones autorisés peuvent être des iPhones ou des appareils Android. Ils ont été qualifiés pour le vol spatial sur un « calendrier accéléré », selon la NASA — ce qui signifie que leurs composants ont été testés pour résister aux radiations et aux conditions de la micropesanteur. Les astronautes utilisaient déjà l’application EveryWear sur iPad pour collecter des données médicales et scientifiques, mais le smartphone ajoute une dimension de communication spontanée et personnelle inédite.
2 h 30 de sport par jour : la routine vitale
La vie quotidienne à bord de l’ISS est réglée comme du papier à musique. Et le sport y occupe une place centrale. En micropesanteur, le corps humain perd rapidement sa masse musculaire et sa densité osseuse — sans gravité pour les solliciter, les muscles et les os s’atrophient. Pour contrer cet effet, chaque astronaute doit pratiquer environ 2 h 30 d’exercice physique par jour.
L’ISS dispose de trois équipements principaux : un tapis de course (auquel l’astronaute est sanglé par des élastiques), un vélo ergomètre et un appareil de musculation à résistance appelé ARED (Advanced Resistive Exercise Device). Ces séances ne sont pas optionnelles — elles font partie intégrante du planning quotidien, au même titre que les expériences scientifiques.
Plomberie, toilettes et 16 couchers de soleil
Au-delà de la science et du sport, la vie sur l’ISS ressemble parfois à celle d’un copropriétaire dans un appartement vieillissant. Sophie Adenot devra assurer la maintenance courante de la station : plomberie, électricité, réparation des toilettes, changement d’ampoules. L’ISS est un habitat clos de la taille d’un terrain de football, en orbite depuis 1998, et l’entretien est permanent.
Sur ses temps de pause — l’équivalent d’une journée par semaine — elle pourra contacter ses proches, lire, regarder des films ou séries, et profiter du spectacle unique offert par la coupole d’observation : à 400 km d’altitude, l’ISS boucle un tour de Terre en 90 minutes, offrant 16 levers et 16 couchers de soleil par jour. Sophie Adenot a d’ailleurs prévu d’emporter des enregistrements de chants d’oiseaux, de bruits de pas dans la neige et de torrents — un kit sonore pour garder un lien sensoriel avec la Terre.
Et pour son 44e anniversaire, le 5 juillet, un plat préparé par la cheffe Anne-Sophie Pic l’attendra à bord. On peut rêver pire comme gâteau d’anniversaire orbital.
Sorties extravéhiculaires : la possibilité d’un graal
Sophie Adenot pourrait également participer à des sorties dans l’espace. Entre le printemps et l’été, des opérations de mise à niveau des panneaux solaires de l’ISS sont programmées. Rien n’est confirmé, mais la Française s’est longuement entraînée aux EVA (sorties extravéhiculaires) dans la piscine géante du Neutral Buoyancy Laboratory à Houston, où une réplique complète de l’ISS est immergée à 12 mètres de profondeur. Si elle sort, elle deviendrait la première Française à effectuer une « spacewalk ».
Sophie Adenot en chiffres
Quand on prend du recul, la dimension de cette mission donne le vertige. Sophie Adenot a 43 ans. Elle est née à Cosne-Cours-sur-Loire, dans la Nièvre. À 14 ans, elle a regardé Claudie Haigneré décoller à la télévision et s’est dit « un jour, ce sera moi ». Trente ans plus tard, elle porte l’écusson de sa pionnière dans ses bagages.
Sa préparation a duré 2 ans et 10 mois — un record de rapidité pour l’ESA. Sa mission de 8 mois sera potentiellement le plus long séjour jamais effectué par un astronaute européen. Elle mènera plus de 200 expériences. Elle verra 16 couchers de soleil par jour, soit environ 3 840 pendant toute sa mission. Elle parcourra environ 200 millions de kilomètres autour de la Terre, à 27 700 km/h.
Et elle est la onzième astronaute française — mais seulement la deuxième femme.
Ce qu’il faut retenir pour demain
Si la météo coopère enfin, Sophie Adenot décollera vendredi 13 février à 11 h 15, heure de Paris. Le direct démarrera autour de 10 h sur les canaux de la NASA, de SpaceX et du CNES. La Cité de l’espace de Toulouse ouvre ses portes gratuitement pour l’occasion.
Après l’amarrage à l’ISS, prévu environ 24 à 36 heures après le décollage, commencera la véritable aventure : huit mois de science, de maintenance, de sport et d’émerveillement à 400 km au-dessus de nos têtes. Avec, pour la première fois, un smartphone pour raconter tout cela en temps quasi réel.
« Sophie est née astronaute », dit d’elle Claudie Haigneré. Demain, si les vents de Floride le veulent bien, elle le deviendra officiellement.

Alexis, rédacteur de Seek & Look. J’explore et décrypte l’actualité scientifique, les découvertes marquantes et les innovations qui façonnent notre avenir.