Du jamais vu, Sophie Adenot autorisée à emporter son smartphone dans l’espace : pourquoi c’est une révolution ?

C’est un détail logistique en apparence. En réalité, c’est un changement de civilisation. Lorsque Sophie Adenot décollera vers la Station spatiale internationale — prévu ce vendredi 13 février à 11 h 15, heure de Paris —, elle emportera dans ses bagages un objet que la NASA n’avait jamais autorisé sur une mission gouvernementale : un smartphone. L’annonce, faite le 5 février par l’administrateur de la NASA Jared Isaacman, met fin à des décennies de règles ultra-conservatrices sur le matériel embarqué et ouvre une nouvelle ère dans la façon dont l’humanité raconte — et vit — l’exploration spatiale.

Toute a commencé par une décision

Le 5 février 2026, Jared Isaacman a publié sur X un message qui a fait le tour du monde spatial : « Les astronautes de la NASA voleront bientôt avec les derniers smartphones, en commençant par Crew-12 et Artemis II.

Nous fournissons à nos équipages les outils pour capturer des moments spéciaux pour leurs familles et partager des images et vidéos inspirantes avec le monde. Tout aussi important, nous avons remis en question des processus de longue date et qualifié du matériel moderne pour les vols spatiaux sur un calendrier accéléré. »

L’autorisation s’applique immédiatement à deux missions : Crew-12, la rotation d’équipage vers l’ISS à laquelle participe Sophie Adenot, et Artemis II, le premier vol habité autour de la Lune depuis l’ère Apollo, prévu en mars. Les astronautes peuvent emporter des iPhones comme des terminaux Android. Apple a confirmé à plusieurs médias — MacRumors, CNET, Ars Technica — qu’il s’agit de la première fois que l’iPhone est « pleinement qualifié pour un usage prolongé en orbite et au-delà ».

Ce que ça remplace

Pour mesurer l’ampleur du changement, il faut comprendre ce qui existait avant. Depuis les années 1970, la NASA autorise les astronautes à emporter des appareils photo professionnels. Toutes les images iconiques prises depuis l’ISS — les clichés de Thomas Pesquet, les vues de la coupole, les aurores boréales vues d’en haut — ont été réalisées avec des boîtiers reflex Nikon et des caméras GoPro. Du matériel de qualité, certes, mais souvent daté.

Pour la mission Artemis II, par exemple, il était initialement prévu d’envoyer l’équipage avec des Nikon DSLR datant de 2016 et des GoPro vieilles de dix ans. Des appareils encombrants, qu’il faut aller chercher, allumer, cadrer. Tout le contraire de la spontanéité d’un smartphone qu’on dégaine en une seconde. L’ISS disposait aussi de tablettes — les astronautes utilisent l’application EveryWear sur iPad pour collecter des données médicales — mais aucun appareil personnel destiné à la communication spontanée ou à la capture d’images au quotidien.

Pourquoi c’était interdit jusqu’ici

La culture de la prudence extrême

La NASA n’est pas une entreprise de la tech qui itère rapidement. C’est une agence fédérale dont chaque décision engage des vies humaines. Le processus de certification du matériel autorisé à bord d’un vaisseau spatial est, historiquement, l’un des plus lents et des plus rigoureux au monde. Chaque composant doit être testé pour sa résistance aux vibrations du lancement, aux radiations cosmiques, au vide spatial, aux variations de température, et à l’environnement de micropesanteur — où un appareil qui surchauffe, par exemple, ne peut pas compter sur la convection naturelle pour se refroidir.

Un smartphone grand public est un concentré de composants qui n’ont jamais été conçus pour ces conditions. Les batteries lithium-ion présentent des risques d’emballement thermique. Les puces électroniques peuvent subir des « bit flips » causés par les radiations. Les écrans peuvent réagir de manière imprévisible en apesanteur. Autant de raisons qui expliquaient la frilosité historique de l’agence.

Le précédent des missions privées

Ce qui a fait bouger les lignes, c’est le secteur privé. Les missions commerciales de SpaceX — Inspiration4 en 2021, Polaris Dawn en 2024 — et celles d’Axiom Space vers l’ISS avaient déjà embarqué des smartphones. N’étant pas soumises aux mêmes contraintes réglementaires fédérales, ces missions ont fourni des données réelles sur le comportement des appareils grand public dans l’environnement spatial. Résultat : les smartphones ont parfaitement fonctionné.

L’ironie n’a échappé à personne : Jared Isaacman, l’homme qui vient d’autoriser les smartphones sur les missions NASA, est précisément celui qui les avait emportés en tant que commandant d’Inspiration4 et Polaris Dawn, avant d’être nommé à la tête de l’agence. Sa vision est claire : accélérer les processus de qualification pour que le matériel grand public puisse voler « sans attendre dix ans de tests ».

L’exception historique de 2011

Les smartphones n’avaient pas totalement été absents de l’espace. En 2011, deux iPhone 4S avaient été envoyés dans une fusée — non pas pour être utilisés par les astronautes, mais dans le cadre d’un programme expérimental de la NASA visant à tester leur comportement en orbite. Ils n’ont jamais été entre les mains d’un équipage en mission. L’autorisation de 2026 est donc bien une première pour l’usage personnel et opérationnel.

Ce que ça va changer

Pour les astronautes : la fin de l’isolement sacré

Jusqu’ici, l’astronaute en mission était une figure héroïque mais isolée. Ses communications avec la Terre passaient par des canaux officiels — les créneaux Capcom avec Houston, les visioconférences planifiées avec la famille, les sessions photos avec le matériel de l’agence. Le smartphone brise ce filtre. Il permet la communication spontanée, le message à un proche au milieu de la nuit, le selfie devant la coupole à un moment imprévu.

Pour Sophie Adenot, qui a déclaré vouloir « embarquer les Français dans cette aventure » et qui tient un journal de bord sur les réseaux sociaux depuis le début de sa préparation, l’outil est idéal. On peut s’attendre à des images plus intimes, plus immédiates, plus humaines que celles — magnifiques mais très produites — que Thomas Pesquet avait partagées avec ses appareils professionnels.

Pour la communication scientifique : la spontanéité au service du récit

Thomas Pesquet a démontré à quel point un astronaute-communicant pouvait captiver le public. Mais ses clichés, réalisés avec du matériel professionnel encombrant, nécessitaient une démarche volontaire : aller chercher l’appareil, s’installer devant un hublot, cadrer. Le smartphone permet la capture d’opportunité — le moment fugace, la scène de vie quotidienne, le geste anodin qui humanise l’espace.

Pour la mission Artemis II, l’enjeu est encore plus fort : les quatre astronautes qui survoleront la Lune en mars pourront filmer et photographier avec la qualité d’un smartphone dernier cri. Ce seront les premières images lunaires prises avec un appareil grand public — et potentiellement les plus partagées de l’histoire spatiale. Pour Isaacman, il était « impensable que la mission la plus médiatisée du siècle soit documentée avec du matériel daté ».

Pour l’industrie spatiale : un changement de philosophie

Au-delà de l’anecdote, l’autorisation des smartphones révèle une mutation profonde de la culture NASA. L’agence, longtemps critiquée pour la lenteur de ses processus de qualification — un appareil pouvait mettre des années à être certifié pour le vol spatial —, adopte désormais une logique de « calendrier accéléré ». L’idée n’est plus de développer du matériel sur mesure pour l’espace, mais de qualifier du matériel grand public existant, moins cher et souvent plus performant.

C’est un basculement philosophique : du « space-grade » (conçu pour l’espace) au « COTS » (Commercial Off-The-Shelf, matériel commercial sur étagère). La même logique qui a conduit la NASA à confier le transport de ses astronautes à SpaceX plutôt que de développer ses propres véhicules s’applique désormais au moindre gadget embarqué.

Les limites et les questions ouvertes

Ce que le smartphone ne remplace pas

Les Nikon et les GoPro ne disparaissent pas. Le smartphone ne rivalisera pas avec un boîtier reflex pour les prises de vue scientifiques nécessitant une résolution extrême, un contrôle fin de l’exposition ou des objectifs spécialisés. Les astronautes continuent d’utiliser ce matériel pour les photos techniques — documentation des expériences, imagerie de la Terre pour la recherche, inspection visuelle des composants de la station. Le smartphone s’ajoute à l’arsenal, il ne le remplace pas.

La question de la distraction

Un smartphone en orbite, c’est aussi les réseaux sociaux en orbite. Certains observateurs ont soulevé, mi-sérieux mi-ironiques, le risque du « phubbing orbital » — cette habitude de consulter son écran en ignorant son entourage, transposée à 400 km d’altitude. En réalité, le planning d’un astronaute est si minuté (chaque tranche de 5 minutes est assignée) que le risque est faible. L’utilisation se fera essentiellement sur les temps de pause — environ une journée par semaine — et pour des usages professionnels de documentation rapide.

La connectivité

L’ISS dispose d’une connexion Internet via le réseau de satellites relais TDRS (Tracking and Data Relay Satellite System), qui offre une couverture quasi continue. Le débit est suffisant pour envoyer des photos et des vidéos, mais reste très en-deçà de ce qu’offre la 5G terrestre. Les astronautes ne streameront pas en 4K sur TikTok en temps réel. Les contenus seront probablement envoyés par paquets, via le lien data de la station, puis publiés avec un léger décalage.

Pour Artemis II, la situation est différente : à mesure que le vaisseau s’éloigne de la Terre, le débit diminue et le délai de transmission augmente. Les images depuis l’orbite lunaire mettront environ 1,3 seconde à atteindre la Terre — un décalage imperceptible pour des photos, mais suffisant pour rendre toute communication « en direct » légèrement décalée.

Les radiations : un sujet surveillé

Les composants électroniques grand public ne sont pas blindés contre les radiations cosmiques. En orbite basse, les niveaux sont gérables — l’ISS est partiellement protégée par le champ magnétique terrestre — mais sur des missions plus lointaines (Lune, Mars), l’exposition serait bien plus forte. La qualification accélérée mise en place par la NASA pour ces smartphones inclut des tests de résistance aux radiations, mais les résultats à long terme — sur un séjour de huit mois comme celui de Sophie Adenot — apporteront des données inédites.

Le symbole : l’espace devient familier

Il y a quelque chose de profondément symbolique dans le fait qu’un astronaute puisse désormais emporter l’objet le plus banal de notre quotidien — un téléphone — dans l’endroit le plus extraordinaire accessible à l’espèce humaine. L’espace, longtemps domaine exclusif du matériel certifié, du protocole rigide et de la communication contrôlée, s’ouvre à l’outil qui définit notre époque.

Sophie Adenot emporte avec elle des enregistrements de chants d’oiseaux et de bruits de torrents pour garder un lien sensoriel avec la Terre. Elle emporte un plat préparé par la cheffe Anne-Sophie Pic pour fêter ses 44 ans en orbite. Et maintenant, elle emporte un smartphone. Trois objets qui, ensemble, racontent la même chose : l’espace n’est plus seulement un lieu de science et d’exploit. C’est un lieu de vie.

« C’est un petit pas dans la bonne direction », a dit Isaacman. La formule, bien sûr, fait écho à Neil Armstrong. Mais cette fois, le pas en question ne se fait pas sur un sol lunaire. Il se fait dans une poche de combinaison, avec un écran tactile et un appareil photo de 48 mégapixels. Et c’est peut-être celui qui rapprochera le plus l’espace du reste de l’humanité.

Alexis (Seek & Look)

Alexis, rédacteur de Seek & Look. J’explore et décrypte l’actualité scientifique, les découvertes marquantes et les innovations qui façonnent notre avenir.

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